L’exposition dans ma tête
O'Doherty explique que l'espace de la galerie moderne a été conçu selon des règles strictes appliquées à l'architecture des églises médiévales. Le principe fondamental derrière ces règles strictes est que "le monde extérieur ne doit pas pénétrer dans la galerie, généralement barricadée par des fenêtres closes. Les murs de la galerie sont peints en blanc, le plafond devient une source de lumière… L'art est dans un état libre, doté de sa propre vie." Selon lui, la composition de la galerie moderne a un objectif similaire à celui des bâtiments religieux.

La galerie idéale élimine tous les indices qui pourraient interférer avec le fait que l'œuvre est de l'"art". Les œuvres d'art sont isolées de tout ce qui pourrait compromettre leur valeur intrinsèque. Ainsi, l'espace idéal de la galerie s'inscrit dans un système fermé de valeurs, répétant les conventions d'autres espaces dédiés, tels que la sacralité des églises, la formalité des tribunaux ou le mystère des laboratoires.

En capturant momentanément l'éternité absolue que ces espaces nous offrent, nous abandonnons notre humanité, et nos yeux se détachent de nos corps pour devenir des spectateurs irréels. Dans les galeries modernistes traditionnelles, comme dans les églises, les visiteurs ne peuvent pas parler avec des voix quotidiennes. Ils ne peuvent ni rire, ni manger, ni boire, ni s'allonger, ni dormir. Dans l'espace cubique blanc des galeries modernistes, il est impossible de mentir, de se comporter de manière extravagante, de chanter, de danser ou de faire l'amour.

Cependant, les formes culturelles et artistiques du XXIe siècle subissent des changements rapides. En particulier, l'art contemporain, caractérisé par une déconstruction et une reconfiguration des genres et des frontières, est dominé par la déhiérarchisation de la culture et de la pensée, ainsi que par la diversité. Dans ce processus, l'art adopte des formes composites et interagissantes, acquérant un sens de l'existence en communiquant librement dans la vie des gens de son époque.

Ces transformations de l'art contemporain ont également eu un impact majeur sur les galeries et les espaces d'exposition. Les galeries, autrefois des espaces fonctionnels conçus dans le passé, se détachent désormais de l'idée d'un espace religieux clos. Elles se transforment en lieux naturellement connectés à la vie des visiteurs, où ils souhaitent passer du temps. Cela signifie que les galeries ne sont plus seulement des espaces pour apprécier l'art, mais qu'elles deviennent également des lieux de détente et d'inspiration, offrant une échappatoire au quotidien.
immersion, intégration, fusion, espace, interaction, expérience sensorielle
Poétique de l'espace
Cette œuvre explore et subvertit le rôle traditionnel et l’autorité du cube blanc. Présentée pour la première fois en 1938 lors de l’Exposition internationale du surréalisme à Paris, cette installation composée de 1200 sacs de charbon suspendus au plafond incite les spectateurs à interagir avec l’espace d’exposition d’une manière nouvelle. Elle rompt avec la convention d’observer les œuvres accrochées aux murs, en incitant les spectateurs à prendre conscience de l’espace au-dessus de leur tête, déconstruisant ainsi l’illusion de neutralité et de stabilité du cube blanc.

Comme mentionné précédemment, le cube blanc a historiquement fonctionné comme un espace qui présente les œuvres d’art dans un état "pur et noble", contrôlant le regard et les sensations des spectateurs. Cependant, les sacs de charbon de Duchamp défient cette pratique. Le charbon, matériau emblématique de la révolution industrielle, remplace l’image élégante du cube blanc par un environnement brut et instable, provoquant chez les spectateurs un inconfort physique et une tension psychologique. En particulier, les sacs suspendus au-dessus de la tête des spectateurs perturbent la stabilité de l’espace d’exposition et obligent les spectateurs à reconsidérer leur confiance envers cet environnement. Cela élargit l’expérience d’exposition au-delà de la simple appréciation visuelle, en la transformant en une expérience sensorielle qui engage pleinement l’espace et son environnement physique.

Cette œuvre reconfigure la relation entre l’espace d’exposition et les œuvres, en critiquant l’image autoritaire du cube blanc. Traditionnellement perçu comme un espace neutre soutenant les œuvres, le cube blanc voit ici cette idée déconstruite par les 1200 sacs de charbon. Ces sacs, détachés des murs pour occuper le plafond, amènent les spectateurs à prendre conscience que la structure physique de l’espace fait partie intégrante de l’œuvre. De plus, le charbon, en tant que matériau, symbolise l’industrialisation et le travail, révélant l’imbrication profonde de l’art dans les structures capitalistes et les dynamiques de pouvoir. À travers le choix des matériaux et leur disposition, Duchamp souligne que l’espace d’exposition n’est pas un contenant neutre de l’art, mais un espace chargé de contextes sociaux et économiques.

Les sacs de charbon ne se contentent pas de produire une impression visuelle imposante, mais stimulent également des réactions corporelles par leurs odeurs spécifiques et les particules en suspension dans l’air. Les spectateurs, habitués à garder une distance physique sécurisée avec les œuvres, se retrouvent ici immergés dans une interaction étroite avec l’espace d’exposition, vivant une expérience sensorielle et émotionnelle nouvelle.
Marcel Duchamp
1200 sacs de charbon, 1938
Olafur Eliasson
The Weather Project, 2003
Cette œuvre est une installation de grande envergure réalisée en 2003 dans la Turbine Hall du Tate Modern à Londres. Elle transforme l’espace d’exposition en un environnement naturel et sensoriel, offrant ainsi aux spectateurs une expérience unique de repos. Utilisant un immense soleil artificiel et de la brume, l’installation plonge les visiteurs dans une sensation d’immersion, comme s’ils se trouvaient au cœur de la nature. À travers cette œuvre, Eliasson élargit les fonctions traditionnelles de l’espace d’exposition, invitant les spectateurs à interagir sensiblement avec l’art et à vivre une expérience d’un tout autre niveau.

The Weather Project exploite l’immensité de la Turbine Hall pour permettre aux visiteurs de vivre des paysages évoquant le lever ou le coucher du soleil dans la nature. Au centre de l’œuvre se trouve un gigantesque soleil artificiel en forme de demi-sphère, qui, associé à un miroir installé au plafond, crée une illusion d’expansion infinie. Cette combinaison transcende les limites physiques de l’espace, offrant une sensation d’immensité aux spectateurs. Parallèlement, le dispositif de génération de brume se mêle à la lumière chaleureuse du soleil artificiel pour instaurer une ambiance apaisante, plongeant les visiteurs dans une atmosphère de sérénité et de calme, comme s’ils étaient en plein air. Eliasson intègre la structure physique de l’espace comme partie intégrante de son œuvre, transformant ainsi l’espace d’exposition, non pas en simple arrière-plan, mais en un médium actif façonnant l’expérience du visiteur. L’immense espace industriel de la Turbine Hall devient, grâce à cette installation, un lieu chaleureux et humain.

L’un des aspects les plus marquants de cette œuvre réside dans la participation sensorielle du spectateur. Sous l’installation, les visiteurs s’allongent pour contempler le ciel ou observent leur propre reflet et celui des autres dans le miroir au plafond, atteignant ainsi un état quasi méditatif. Cette immersion pousse les spectateurs à dépasser les perceptions traditionnelles de l’art et de l’espace pour se recentrer sur leur propre intériorité. À travers cette œuvre, Eliasson explore le concept de « reconstitution de phénomènes naturels », offrant au spectateur une expérience sensorielle proche de celle procurée par la nature. Ce faisant, il ne se limite pas à imiter la nature, mais propose une nouvelle approche artistique qui offre un repos sensoriel et émotionnel dans l’espace d’exposition.

The Weather Project dépasse l’expérience individuelle du spectateur pour favoriser une connexion sociale. En observant leur reflet et celui des autres dans le miroir au plafond, les visiteurs prennent conscience de leur lien avec les autres dans cet espace partagé. La liberté de s’asseoir ou de s’allonger sous l’œuvre transcende les règles et les pratiques traditionnelles des espaces d’exposition. Cette œuvre offre aux spectateurs un espace de « repos permis », suggérant que l’espace d’exposition peut s’étendre pour devenir un lieu de nouvelles possibilités sociales et culturelles.
Cette œuvre est une installation artistique qui reconfigure le rôle traditionnel de l’espace d’exposition et élargit l’interaction entre les spectateurs et l’œuvre à une nouvelle dimension. Présentée pour la première fois en 1992 à la 303 Gallery de New York, elle consistait à offrir gratuitement de la nourriture aux visiteurs, les invitant à s’asseoir et à échanger dans l’espace d’exposition, favorisant ainsi une expérience sociale. Tiravanija, à travers cette œuvre, libère les spectateurs de leur rôle passif de simples observateurs pour les inviter à devenir des participants actifs et intégrants de l’œuvre.

Untitled (Free/still) met l’accent sur l’interaction physique et émotionnelle entre les spectateurs et l’œuvre. La cuisine et l’espace de repas aménagés à l’intérieur de la galerie fournissaient un environnement où les visiteurs pouvaient se servir librement, s’asseoir et se détendre. Cette configuration, en contraste avec l’expérience statique et centrée sur l’observation des espaces d’exposition traditionnels, créait une expérience sociale où les spectateurs pouvaient rester et interagir avec d’autres personnes. Tiravanija utilisait la nourriture comme un vecteur pour encourager la connexion et la communication entre les visiteurs, transformant l’espace d’exposition en un lieu non seulement dédié à l’art mais aussi à la création d’une expérience communautaire.

Cette œuvre rompt avec l’environnement isolé et neutre du white cube traditionnel en reconfigurant l’espace d’exposition en une plateforme publique. Les visiteurs étaient libres de s’asseoir, de manger et de discuter, formant naturellement des relations avec ceux qui les entouraient. Tiravanija, à travers cette œuvre, redéfinit la relation entre l’art et le spectateur, permettant à ce dernier de devenir une partie intégrante de l’œuvre elle-même. Cette approche démontre que l’art n’est pas simplement un message transmis aux spectateurs, mais peut générer un sens communautaire à travers l’interaction entre les participants.

La nourriture, élément fondamental de la survie et du quotidien, offrait aux visiteurs un sentiment de confort psychologique dans l’espace d’exposition. En utilisant un élément aussi ordinaire et universel que la « nourriture », l’œuvre apportait repos et convivialité, transformant l’espace d’exposition en un lieu accessible et accueillant, loin de la sacralisation typique des espaces artistiques. En offrant cette nourriture gratuitement, Tiravanija proposait une rupture avec la structure capitaliste de l’art, faisant de celui-ci une ressource partagée accessible à tous. Cette démarche a permis d’abattre les hiérarchies entre l’œuvre et le spectateur, transformant l’espace d’exposition en un lieu de participation et d’échange.
Rirkrit Tiravanija
Untitled (Free/still)
1992/1995/2007/2011-
1. La Déconstruction du Cube Blanc
2. Immersion sensorielle : l’espace de la nature
Œuvre inaugurale de l’exposition, elle délivre un message symbolique déconstruisant le rôle traditionnel et l’autorité du white cube.
Dès leur entrée, les spectateurs traversent un espace où des sacs de charbon sont suspendus au-dessus de leur tête, créant une tension qui remet en question les modes traditionnels de visite. À ce moment, le spectateur dépasse l’état de simple "observateur de l’œuvre" pour devenir conscient de l’espace qui l’entoure.
Située au centre de l’exposition, cette installation offre une immersion sensorielle et un moment de repos grâce à un soleil artificiel et une brume enveloppante.
Elle procure une expérience sensorielle unique, permettant aux spectateurs de s’immerger à la fois dans l’espace d’exposition et dans leur propre intériorité, créant ainsi un moment méditatif.
Cette œuvre, point culminant de l’exposition, offre une expérience transcendant les limites de l’espace.
3. Échange et connexion
Cette installation offre de la nourriture aux visiteurs, créant un environnement propice à l’échange et à la conversation.
La fin de l’exposition est centrée sur la communication et la participation entre les spectateurs. L’œuvre devient un espace de repos où les visiteurs s’intègrent pleinement en tant que partie de l’installation. Ils sont invités à vivre des moments de création de nouvelles relations au sein de cet espace.
Le titre de l'exposition « La Poétique de l'Espace » s'inspire de l'ouvrage « La Poétique de l'Espace » de Gaston Bachelard.

Ce titre reflète l'intention de ne pas percevoir la structure physique de l'espace d'exposition et l'expérience des spectateurs uniquement comme des objets de contemplation visuelle, mais de les appréhender à un niveau plus profond, incluant la mémoire, les sensations et les interactions émotionnelles humaines.
L'exposition dépasse la conception traditionnelle des espaces d'exposition pour proposer un lieu où les visiteurs peuvent explorer leurs sens et leur intériorité à travers l'expérience de l'espace.